CONFÉRENCE CORDOBA 7 Novembre 1997
Jinterviens ici en tant quéconomiste. Je ne traiterai pas du marché de lassainissement, mais du problème du choix du mode de gestion.
La distribution et le traitement de leau appartiennent à la catégorie des " services publics " locaux. Dans la plupart des cas il sagit de services, de prestations qui sont directement gérés et produites par des organismes municipaux. Cest ainsi quen France par exemple, sur 11 000 services de distribution deau, près de 8000 fonctionnent en régies municipales. Cest la collectivité locale qui investit, est propriétaire des réseaux et des équipements, les fait fonctionner, les répare, les entretient, relève les compteurs, envoie les factures et perçoit les règlements.
Mais cette formule de gestion directe est de moins en moins la règle générale. Elle est en effet de plus en plus concurrencée par des formule de privatisation de la gestion des réseaux dans le cadre de contrats dits de gestion déléguée.
La France connaît trois formules de gestion déléguée :
1/ LAffermage où la commune finance les équipements mais délègue à une entreprise la gestion de lensemble du réseau (facturation et collecte des paiements compris) contre une rémunération négociée sur la base dun prix de service unitaire.
2/ La Concession où la société privée concessionnaire finance les équipements, est rémunérée pour ce service supplémentaire, mais où les installations restent la propriété de la commune.
3/ La Gérance (ou régie intéressée) où la collectivité finance les investissements et confie la gestion de leur fonctionnement à une entreprise privée rémunérée par une ristourne sur le montant des factures collectées.
Dans le monde anglo-saxon, on retrouve plus ou moins les mêmes formules, mais le terme de concession - ce quon appelle en anglais la franchise - sapplique à un mécanisme un peu différent de celui qui vient dêtre décrit. Alors quen France ce sont les collectivités locales qui fixent directement les prix (par délibérations des conseils municipaux), dans les pays anglo-saxons, il sagit dune opération qui relève le plus souvent des responsabilités de lentreprise concessionnaire sous le contrôle des pouvoirs publics. Cest ainsi que, par exemple, en Angleterre, la privatisation de lindustrie de leau sest faite sous le contrôle dun régulateur national qui détermine les contraintes et surveille la politique de prix des entreprises.
En France, la gestion déléguée est une activité en plein essor. Si elle ne concerne encore quun peu moins de 4000 services de distribution (sur 11 000), elle dessert aujourdhui 75 % de la population française, contre seulement 30 % il y a vingt cinq ans.
En Angleterre, depuis les décisions du gouvernement de Madame Thatcher, il sagit dune industrie désormais totalement privatisée.
Aux Etats-Unis, les services privés ne représentent encore que 5 % du nombre des réseaux de distribution et de traitement de leau. Mais lAmérique connaît depuis une dizaine dannées une véritable révolution qui conduit un nombre de plus en plus important de, communes à " privatiser " la gestion dune part croissante de leurs activités. Ainsi que le décrivent William Eggers et John OLeary, de la Reason Foundation à Los Angelès dans leur livre "Revolution at the Roots ", ce phénomène concerne aussi bien la collecte des déchets, lentretien des rues, léclairage public, les crèches pour enfants, lélagage des arbres, ladministration des musées des parcs, des parkings, des bibliothèques, le nettoyage des locaux scolaires et municipaux, les cantines, etc ... que, dans certains cas, les pompiers, les prisons, les cimetières, ou encore même la surveillance, la sécurité et la police. Un record du genre est le maire de la ville dIndianapolis, Steve Goldsmith, qui soumet désormais à appels doffres concurrentiels lactivité de plus de la moitié de ses services municipaux : si leurs budgets prévisionnels sont supérieurs à ceux de leurs concurrents privés, leur activité est alors sous-traitée à une entreprise extérieure et le service est supprimé. Il y a toutes chances pour que la croissance très rapide des coûts de traitement imposés par la législation sur lenvironnement entraîne dans ce domaine, aux Etats-Unis, au cours des prochaines années, un phénomène très semblable de privatisation croissante.
Pourquoi donc privatiser des activités qui traditionnellement relèvent dune fonction de service public ?
La raison tient en quelques lignes : parce quune gestion confiée à une organisation privée permet, à qualité égale (voire supérieure), de rendre les mêmes services à des coûts de production nettement moins élevés; et quaujourdhui de telles économies sont dautant plus recherchées que les investissements requis pour la distribution et le traitement de leau sont de plus en plus élevés.
Un exemple pour illustrer cette " explosion" des coûts de production de leau. En France, le prix moyen de leau a augmenté en moyenne de 9 % par an de 1990 à 1996. Il devrait continuer à augmenter de 5 % par an au cours des prochaines années. Si on décompose les principales composantes de cette hausse, on trouve les résultats suivant :
- ladduction et la distribution de leau proprement dite, qui représentent 56 % du prix final, ont augmenté seulement de 3 % par an;
- le coût de lassainissement, qui représente 30 % du prix total, de + 12 % par an,
- et les taxes et redevances de 20
Aujourdhui, dans la note deau finale, la part de lassainissement est désormais pratiquement égale au coût de la distribution stricto-sensu.
Principale explication à cette dérive : le durcissement de la réglementation sur lenvironnement, et la lourdeur du programme colossal dinvestissements imposé par Bruxelles pour mettre les réseaux de distribution et de traitement au niveau des nouvelles nonnes décidées par lUnion européenne.
Pour faire face à la hausse de leurs coûts de traitement, les collectivités locales ont une solution : augmenter leurs tarifs. Mais cela se produit dans un contexte de désinflation - voire de déflation, en France - où les communes se trouvent victimes dun véritable effet de ciseaux : dune part, des ressources qui tendent à stagner, voire régresser sous leffet de la mauvais conjoncture économique; dautre part, des dépenses - et donc des impôts locaux - qui saccroissent un rythme rapide, supérieur à 5 % lan. Résultat : une insatisfaction, voire une résistance croissantes des contribuables non seulement devant la montée de la pression fiscale, mais également devant la dérive des prix des services publics locaux. De ce fait, lan dernier, le prix de leau est devenu un véritable problème national.
Dans ce contexte budgétaire de plus en plus tendu, la mise en gestion déléguée est une solution qui permet aux élus locaux de dégager des ressources financières supplémentaires tout en maintenant la pression fiscale sous contrôle.
A-t-on une idée du volume déconomies ainsi dégageables Oui, il est possible de se faire une idée des gains économiques que cela permet grâce à laccumulation dun nombre désormais largement suffisant détudes empiriques mesurant les écarts de coûts observés lorsquon compare les résultats de services publics locaux fonctionnant en régies municipales à ceux dentreprises privées du même secteur dactivité fonctionnant en gestion déléguée.
La Reason Foundation, dont jai déjà cité le nom, a créé, il y a une dizaine dannées, un Privatization Center qui centralise les résultats de toutes les études menées sur ce sujet. Elle en publie périodiquement le relevé. La dernière livraison date de Mars 1993 (Roger D. Feldman et Thomas M.Ingoldsby, " Cost Savings From Privatization : a Compilation of Study Findings ", How-to Guide n° 6). On y recense les résultats de plus de cent études, portant sur une nomenclature de 44 secteurs dactivités, allant de la gestion daéroports locaux à ladministration de services de météorologie, en passant par lenseignement, lentretien des services dégout, la collecte des impôts, la gestion dhôpitaux, de services juridiques, etc... Les résultats sont sans ambiguïtés : toutes ces études concordent dans leur très grande majorité pour évaluer entre 20 et 50 % les économies de gestion réalisées par le transfert dune activité quelconque dune gestion municipale directe à une gestion privée. Dix ans plus tôt, en 1982, un autre recensement mené par des universitaires suisses - Thomas Borcherding, Werner Pommerehne et Friedrich Schneider - avait montré que sur cinquante études comparatives réalisées dans un service public, seules trois avaient donné un résultat contraire à lhypothèse que lorsquun bien ou un service est produit dans une firme privée, il lest, toutes choses égales par ailleurs, à un coût unitaire inférieur à ce qui serait réalisé dans un service public de type comparable.
Les études portant plus précisément sur la distribution et le traitement de leau sont peu nombreuses. Létude de la Reason Foundation en cite six. Une seule dentre elles (Feigenbaum and Teeples, 1982) ne trouve aucune différence de coûts entre les deux formes de gestion, une fois pris en compte tous les facteurs de situation ou structurels "objectifs " susceptibles dintervenir : densité de population, longueur des réseaux, origine de leau (prélèvements de surface ou en profondeur), qualité des ressources, etc... La plus connue - celle de Crain et Zardkoohi, 1979 - révèle un gain de productivité de 25 % lorsque la gestion du service des eaux passe du public au privé, et une perte de productivité de lordre de 40 % lorsque lon a affaire à un cas inverse. Toutes les autres confirment lordre de grandeur de 20 à 50 % évoqué plus haut.
La Grande Bretagne est un autre pays qui nous livre des résultats intéressants. Dans les années 1980, le gouvernement britannique a adopté une loi ( le " Compulsory Compétitive Act " qui contraint les municipalités à soumettre régulièrement lactivité de leurs services à la concurrence dappels doffres privés. Si les demandes budgétaires des services municipaux concernés sont supérieures aux offres provenant dentreprises privées susceptibles deffectuer la même activité, ces services sont fermés et leur activité est transférée au privé dans le cadre de contrats de gestion déléguée.
Près de vingt ans après les premières mesures prises en ce sens par les autorités britanniques, les chercheurs disposent aujourdhui dune nouvelle mine dinformations pour mesurer les effets du passage au privé dune série de services publics locaux.
Le 30 Août 1996, lInstitute for Fiscal Studies a publié une étude qui montre que cette procédure à conduit à des économies de lordre de 10 % lorsque les adjudications ont été remportées par des services en régie, mais de 20 % lorsque ce sont des sociétés privées qui lont emporté.
En 1994, un chercheur, Z. Szymanski, a comparé lévolution, entre 1988 et 1992, des coûts dans la collecte des ordures, un secteur industriel voisin de la distribution deau, sur un échantillon de 280 collectivités locales. Au cours de la période, la pratique des adjudications obligatoires a conduit à une baisse moyenne des coûts de lordre de 20 %. Mais cette baisse a été plus forte là où les collectivités ont concédé leurs services au privé (- 23 %) que là où la collecte a continué à être effectuée directement par des services municipaux 17 %), et cela malgré des coûts similaires à lorigine. Lannée précédente 1993 -, le même auteur, sur un échantillon de 217 contrats, avait trouvé une économie moyenne de 27 %, avec des coûts en réduction de lordre de 40 % dans une collectivité sur quatre.
En 1986, trois économistes - Domberger, Meadowcroft et Thomson - avait fait une analyse portant sur 300 collectivités et avaient déjà observé un volume déconomies de lordre de 20 % lorsquun contrat passe du public au privé.
Ces résultats recoupent ceux obtenus aux Etats-Unis par deux recherches célèbres. Dune part, celle de Barbara Stevens en 1984 sur la collecte des déchets dans 20 villes de Californie dautre part celle de E.S. Savas (1977) portant sur la même activité, mais sur un échantillon de villes américaines de plus de 50 000 habitants. La première montre que 70 % des villes examinées avaient des coûts de collecte par tonne de 28 % à 42 % moins élevés lorsque celle-ci était effectuée en délégation de gestion que lorsquil sagissait dun service fonctionnant en régie. La seconde débouche sur des chiffres déconomies très voisines : entre 29 et 37 %.
En France, les données empiriques sont extrêmement rares. On ny compte guère quun seul cas de gestion déléguée municipale dont les résultats aient fait lobjet dun essai dévaluation scientifique : celui de la ville de Nîmes. Létude du professeur Didier estime quau début des années 1980 le passage des services de restauration municipale à la gestion déléguée sest traduit par un gain de productivité globale des facteurs de lordre de 30 %. Dans le domaine de la propreté urbaine (déchets), la diminution des coûts a été de 20 à 25 %, avec un niveau de service accru et un résultat nettement supérieur. En ce qui concerne le nettoyage des locaux scolaires, laugmentation globale de productivité aurait même été de près de 50%.
Pour ma part, jai récemment eu la chance dêtre intéressé de près à deux études ayant pour objet destimer les écarts de productivité entre régies et gestions déléguées dans deux domaines : la distribution deau et la collecte des déchets en France. Il sagit détudes privées, réalisées à partir de données confidentielles dentreprises, dont je ne peux donc que vous résumer globalement les résultats.
Dans le premier cas il sagissait de répondre à une étude de ladministration qui montrait quen France :
1. le prix apparent de leau est en moyenne supérieur de 56 % dans les localités où le service de distribution de leau est géré par une firme privée, par rapport aux prix pratiqués dans les municipalités fonctionnant en régies
2. que les deux tiers seulement de cette différence pouvaient sexpliquer par des facteurs physiques (densité et longueur du réseau, clientèle rurale ou urbaine, rôle des populations saisonnières... )
3. et donc quun tiers de cette différence était une conséquence du mode de gestion (en loccurrence le passage au privé).
Un tel constat - que le privé est " un tiers plus cher " que la régie - ne collant pas du tout avec lexpérience que les spécialistes de la distribution deau ont de leur métier et de la négociation des contrats, Jai été amené à entreprendre une analyse critique de cette étude. Nous avons démontré que ses résultats étaient scientifiquement on ne peut plus douteux en raison de trois fautes méthodologiques :
1. une faute de rédaction dans la manière dont le questionnaire abordait le problème des amortissements
2. un biais dauto-sélection dans la constitution des échantillons (lié à loubli que les comparaisons entre régies et gestions déléguées sont compliquées par le fait que les deux formes dexploitation ne subissent pas les mêmes charges fiscales et réglementaires)
3. enfin, la non prise en compte des aspects de qualité (alors que lon peut démontrer quil existe une corrélation incontestable entre la qualité biologique de leau et le niveau des prix, et que cette corrélation est encore plus forte pour les services privés que pour les régies).
A partir de là, nous avons dabord essayé dévaluer le supplément de charges en tous genres (fiscales, sociales, financières et réglementaires) qui pèse sur les entreprises du secteur privé de leau, mais auxquelles échappent souvent les régies françaises. Nous sommes arrivés à un chiffre évaluant la distorsion de concurrence qui sexerce en France au détriment des entreprises privées du secteur de la distribution deau aux alentours de 25 %. Ce qui signifie quavant même de concourir pour un contrat de reprise des activités locales dune régie , une telle entreprises doit être certaine, a priori, de dégager plus de 25 % déconomies par apport aux coûts de fonctionnement de la régie, pour être en mesure de passer un marché dégageant une espérance de marge bénéficiaire positive.
Puis nous avons utilisé une particularité du marché français de la distribution deau pour obtenir une estimation du gain total de productivité anticipé par les entreprises privées qui reprennent des contrats de régie. Pendant plusieurs années, la passation de contrats de gestion déléguée sest accompagnée du paiement par les entreprises aux collectivités concédantes de droits dentrée souvent très substantiels. Or la théorie économique nous dit quen milieu concurrentiel (ce qui ne cesse pas nécessairement dêtre le cas lorsquil ny a quun petit nombre dentreprises, même très grosses, en concurrence pour lattribution dun contrat offert par un acheteur unique), et en supposant que la collectivité concernée maintient le prix de leau au même tarif que celui pratiqué précédemment (ce qui est généralement le cas, comme lexpérience le prouve), le montant de ce droit dentrée a toutes chances de correspondre à la valeur capitalisée de lensemble des économies que lentreprise sattend à réaliser sur toute la période du contrat par rapport à ce quauraient été les coûts du même service rendu par la régie.
Une entreprise a alors reconstitué la liste des droits dentrée quelle a été amenée à payer sur le marché français à la fin des années quatre vingt et au début des années quatre vingt dix. Résultat de lopération : un chiffre rapporté au chiffre daffaire par abonné de lordre de 20 %.
Ce chiffre donne une évaluation totale du volume déconomies sur les dépenses que lentreprise estime pouvoir ristourner (à prix constant) à la collectivité cliente sur la base de ses anticipations de coûts totaux futurs. Mais il ne mesure pas lécart véritable de productivité entre les deux modes dorganisation. Il ne faut en effet pas perdre de vue que les prévisions comptables de cette entreprise sont établies sur la base de coûts de fonctionnement qui sont déjà automatiquement alourdis par le fait quelle doit supporter un certain nombre de frais et de charges supplémentaires par rapport à la régie (voir supra). Pour obtenir une estimation des véritables gains de productivité nécessaires pour dégager un tel droit dentrée, il faut donc ajouter à ce chiffre celui du volume déconomies nécessaires pour couvrir le supplément de coûts et de charges liés au changement de statut légal de lentreprise.
Le total - aux alentours de 45 % - mesure lécart de productivité réel entre les deux modes dorganisation sur le marché français. On retrouve la fourchette (haute) des études anglo-saxonnes.
La seconde étude est le fait de la filiale dun grand groupe spécialisée dans la collecte des déchets. Ses ingénieurs ont entrepris lanalyse critique du compte dexploitation de quatre grandes régies municipales urbaines exerçant la même activité. Ils ont reconstitué ces comptes en y substituant les nonnes techniques et financières en usage dans leur entreprise (nombre demployés par benne, temps de parcours, salaires, congés, effectifs de secours, kilométrages effectués, dépenses de maintenance, etc ... ). Résultat de lexercice : le même service, à prestations de qualité au moins égales, pourrait être rendu par leur entreprise avec un volume de dépenses inférieur en moyenne de 30 % (entre 21% déconomies budgétaires dans le cas le moins favorable, et 49 % déconomies pour le cas le plus favorable).
Reste à savoir doù proviennent ces colossales économies.
Pour les défenseurs acharnés du dogme du " service public ", cela ne fait aucun doute. La privatisation conduit à la diminution des effectifs, à la baisse des rémunérations, à lallongement des temps de travail, à la réduction des temps de repos, au durcissement des conditions de travail, à laggravation de la répression syndicale... en un mot, à une " exploitation " accrue des employés. En fait, la réalité est très différente.
Je prendrai lexemple des deux secteurs que je connais un peu en raison des travaux auxquels jai été récemment associé : la distribution deau et la collecte des déchets,
Si je prend le secteur de leau, il est vrai que la réduction des frais de personnel explique à peu près la moitié des économies réalisées lorsquun service de distribution passe dun régime de régie à une exploitation privée en gestion déléguée. Cest ce qui ressort très clairement dune série dentretiens avec des responsables de terrain. Leur expérience leur a appris que lorsquils reprennent un service en régie, ils doivent pouvoir faire tourner la même entreprise avec en gros 40 % de personnel en moins. Tout simplement parce que les régies pratiquent en matière de gestion du personnel un laxisme quune entreprise privée ne peut pas se permettre : durée du travail souvent inférieure, et pas de peu, à la durée de travail légale ou contractuelle; gestion défectueuse des congés et des repos compensateurs, habitudes dabsentéisme conduisant à un gonflement anormal des effectifs employés; primes accordées sans contrepartie et multipliées au fil des ans; embauches de complaisance à motivations électoralistes; départs à la retraite anticipés mais avec maintien du salarié à leffectif jusquà lâge légal de versement de la retraite, abus des contrats de sous-traitance, etc...
La reprise en main dune régie par une firme privée se traduit rarement par les cataclysmes sociaux dénoncés par les adversaires de la privatisation. Les phénomènes dattrition naturelle des effectifs (départs à la retraite, non remplacement des partants) permettent généralement datteindre en dix ans une réduction des personnels de lordre de 10 % par rapport au nombre de salariés ayant accepté de suivre le changement de mode de gestion. Avec les gains que rapportent une gestion plus professionnelle des ressources humaines au sein de vastes groupes industriels nationaux offrant des opportunités de complémentarité de flexibilité, mais aussi de promotion interne évidemment absentes dans les régies locales, cela suffit pour dégager les sommes évoquées plus haut, sans pour autant quon assiste à une dégradation nécessaire des rémunérations.
Lexpérience française du secteur de leau montre au contraire que le passage à lentreprise privée saccompagne généralement dune augmentation non négligeable des salaires offerts au personnel qui accepte la mutation - de manière à réduire les résistances -, ainsi que paradoxalement dune amélioration des horaires de travail et, souvent, des congés supplémentaire. En contrepartie, leffort de lentreprise porte en priorité sur la chasse aux contrats de sous-traitance dont le travail est réintégré dans le plan de charge interne de lentreprise. Cela permet souvent de faire léconomie de léquivalent dun nombre non négligeable de postes de travail. Cela conduit aussi souvent à motiver des gens qui se trouvaient réduits à ne plus exercer que des rôles de superviseurs passifs et absentéistes. Une partie des équipes est recyclée dans des équipes régionales spécialisées dans certains types de prestations ou dinterventions pour un usage " mutualisé " entre services dune même région. La reprise par de grandes entreprises nationales spécialisées dans la gestion de réseaux de distribution et bien implantées régionalement permet de réaliser dimportantes économies déchelles bien évidemment inaccessibles aux régies locales, même les plus grandes. Lun des domaines où ces économies déchelle sont les plus importantes est notamment celui du dépistage des fuites. Grâce aux matériels ultra-perfectionnés mis au point dans les grands groupes, mais aussi aux motivations internes propres à lentreprise privée, cest dans les concessions en gestion déléguée que les taux de fuite et de gaspillages sont les plus faibles. Ce qui, en sadditionnant, représente souvent des économies loin dêtre négligeables.
Les leçons sont identiques dans le domaine de la collecte des déchets. Lanalyse approfondie des comptes des quatre grandes régies municipales évoquées plus haut confirme que les principales causes de coûts excessifs y relèvent plus particulièrement dune gestion déficiente des ressources humaines, dune durée de travail contractuelle non respectée, dune mauvaise planification des congés, dun ratio trop élevé de personnels administratifs, ainsi que dune mauvaise logistique entraînant un usage sous-optimal du matériel. Par exemple, il est courant en France de voir des régies avoir une productivité de 5 tonnes par véhicule et par jour, avec 6 hommes déquipage en moyenne, contre une nonne moyenne respectivement de 10 tonnes et de 4 hommes dans le privé, à prestation identique. Doù un parc de véhicules trop important, et donc des coûts dexploitation, damortissements et financiers inutiles. Dans lune des villes étudiées, latelier dentretien et de réparation occupe 2,6 mécaniciens pour 10 véhicules, alors quavec les normes en usage dans la profession un seul pourrait suffire. Les horaires effectivement pratiqués y sont inférieurs de 40 % aux horaires contractuels. Dans une autre, les frais de personnel représentent 75 % des coûts directs dexploitation alors quhabituellement les chiffres de la profession se situent autour de 50 à 60 %. On y compte aujourdhui 2,2 salariés de remplacement pour un travail effectif de un salarié, alors quil y a dix ans un taux de 1,7 salariés était suffisant pour faire face aux problèmes dorganisation posés par labsentéisme, les congés, la gestion des repos compensateurs, etc... La troisième fonctionne avec 110 bennes alors quon pourrait aisément passer à 77 véhicules seulement en adoptant des moyens informatiques plus perfectionnés de gestion scientifique des itinéraires et des temps de tournée.
On retrouve des observations identiques de lautre côté de lAtlantique. Dans sa monumentale comparaison de 1984, Barbara Stevens montre que les entreprises pratiquant la gestion déléguée, aussi bien que les services directement gérés par des responsables municipaux, offrent en moyenne des salaires équivalents. Mais, ajoute-t-elle, il est clair que chez les premières cela saccompagne dune gestion beaucoup plus rigoureuses. Les entreprises privées concessionnaires affichent des taux dabsentéisme très sensiblement inférieurs à ceux des régies publiques (7,9 % en moyenne dans le privé, contre 13,4 dans le public). Les pannes de véhicules et matériels y sont moins nombreuses (taux dimmobilisation de 6,2 % contre 16,2 %). Le privé dépense en moyenne 77 cents par mile pour lentretien des véhicules contre 53 cents dans les services municipaux. Ce qui se traduit par des véhicules dont la durée de vie est plus longue chez les premiers que chez les seconds (80 % du parc toujours opérationnel après 15 ans contre 60 % dans le public), mais également par des prix de revente à loccasion supérieurs de 75 %. Si les entreprises privées recourent beaucoup plus intensément aux ressources du travail à temps partie, on observe aussi quelles donnent à leurs responsables de beaucoup plus grandes responsabilités dans la gestion des équipements et des personnels, et réussissent ainsi à mieux motiver leurs personnels. Résultat : des écarts de performances très nets : là où léquipage dun véhicule public assure la collecte denviron 450 à 650 foyers par jour (à Los Angelès), une équipe privée, opérant dans des secteurs de même profil démographique et assurant un service identique, en visite 700, voire 900 pour les services les plus automatisés.
A ces observations de terrain, jajouterai deux autres témoignages à caractère plus général concernant la sources des économies de gestion liée à la privatisation.
Le premier est celui de Pierre Bellon, le PDG dune grande firme spécialisée dans la restauration collective, et habituée à travailler en gestion déléguée pour le compte de nombreuses collectivités locales françaises. Il y a quelques années celui-ci présentait ainsi les quatre grands avantages quil voyait à la gestion déléguée :
1. - La spécialisation. Une société spécialisée dans une fonction ou un service apporte à la collectivité une plus large gamme de prestations susceptibles de mieux répondre à ses besoins, et de sadapter à tous les cas de figure possibles, en raison même de son expérience passée avec un grand nombre de clients différents.
2. - La puissance dachat. Le regroupement des achats - et des politiques dachat - par un organisme commun permet des baisses de coûts souvent considérables.
3. - La productivité du personnel. Grâce à sa taille, lappartenance à un groupe permet doffrir à son personnel des possibilités de formation, de promotion interne et de carrière avec lesquelles aucun service municipal ne peut évidemment rivaliser. Résultat : une meilleure motivation.
4. - Lexpertise technique et linnovation. Quel est lintérêt dinnover si on ne peut espérer amortir son effort au-delà du périmètre restreint du service local que lon gère ? Le problème est tout différent si lon fait partie dun grand groupe industriel où linnovation que lon développe ici parce que lon a rencontré un problème particulier à traiter, peut être ensuite rentabilisée en lappliquant dans un grand nombre dautres chantiers ou services gérés par la même entreprise.
Le second témoignage est celui du maire de Wandsworth, la première ville britannique à avoir expérimenté dès 1978 la technique de la mise en concurrence obligatoire de ses services municipaux. Invité il y a plusieurs années à un colloque organisé par lInstitut EURO 92 que je dirige, il avait résumé ainsi les cinq leçons de son expérience de privatisation :
a) La remise en concurrence périodique des contrats -Contraint les équipes au travail, quelles soient employées par des sous-traitants privés, ou quelles soient directement payées par la municipalité, à remettre régulièrement en cause leurs méthodes de travail et dorganisation, et à rechercher la productivité.
b) La gestion des activités sous-traitées à des entreprises privées est moins vulnérable aux menaces et actions concertées. des syndicats. Un service local géré par une entreprise appartenant à un grand groupe spécialisé dans la sous-traitance dune certaine activité ou fonction à travers tout le territoire bénéficie de davantage de possibilités de circonvenir et de résister aux effets néfastes de certaines pratiques restrictives dorigine syndicale.
c) le recours aux services de grandes entreprises nationales spécialisées dans loffre de services locaux particuliers permet damortir les coûts fixes sur des niveaux dactivité quaucune entreprise municipale qui ne doit que compter sur ses seules ressources, pourra jamais espérer. Il en résulte une augmentation très forte du niveau de flexibilité de loffre qui est en mesure, lorsque le besoin existe, de mieux tenir compte de la diversité des préférences de la clientèle locale.
d) cela permet également de réaliser dimportantes économies déchelle au niveau de léquipement et de lutilisation du matériel.
e) une firme de spécialistes, confrontée à une grande diversité de clientèles locales, et susceptible damortir ses coûts sur des chiffres daffaires élevés, investira dans ses activités de recherche, de développement et de mise au point de produits ou de technologies nouvelles, des sommes inaccessibles même à de très grandes municipalités.
Ainsi, au total, le développement de la gestion déléguée permet de faire apparaître de nombreuses économies déchelle dans laccomplissement de tâches municipales que seules sont en mesure de capter de grandes entreprises ayant la capacité de répartir certains frais fixes entre plusieurs collectivités clientes.
Pour terminer, Jévoquerai enfin le fameux argument de la qualité. Pour les défenseurs du " service public ", la privatisation et la mise en concurrence conduiraient nécessairement à une dégradation de la qualité des services et prestations rendus.
Là encore, il sagit dune affirmation tout à fait contrefactuelle. La réalité est exactement inverse. Les études récentes faites sur ce sujet, que ce soit par exemple en Angleterre (pour la collecte des déchets), en France (pour la distribution deau) , ou aux Etats-Unis (dans le secteur de lassainissement), concordent pour démontrer que, dune part, les contractants privés sont généralement beaucoup respectueux des règlements de sécurité, dhygiène et autres, que ce nest paradoxalement le cas pour les régies publiques; dautre part, que le degré de satisfaction des consommateurs ou usagers est généralement plus grand lorsquil sagit de services passés en délégation que de services restés en régie.
Un tel résultat ne devrait pas nous surprendre. Il est lié à un aspect particulier de la gestion déléguée, souvent oublié, qui tient à la nature même de la relation contractuelle entre une collectivité et une entreprise privée : le contrat impose
lentreprise des obligations claires et nettement définies. Il attribue des responsabilités précises, qui peuvent ensuite être aisément mises à contribution,
En cas de non respect ou de défaillance, le contrat indique précisément qui est responsable de quoi. Cette responsabilité peut être facilement activée. Lactivité dun service public, par contre, est généralement régie par des textes vagues ne déterminant que des objectifs flous. Les responsabilités ne sont jamais clairement désignées, et les sanctions sont rares. La conséquence est que, pour éviter des ennuis qui sont beaucoup plus certains pour ses responsables que pour ceux de la régie, lentreprise privée est incitée en général à faire " mieux que ce que la réglementation exige ". Dans ce domaine, la réglementation a plutôt pour effet pervers dinciter les services municipaux à ne pas remplir les obligations de la réglementation, de manière à mieux justifier lurgence de leurs demandes de concours publics.
Toutes ces observations sur les performances économiques comparées des régies et des gestions déléguées sont conformes à lenseignement le plus fondamental de la théorie économique. Même sil peut y avoir des exceptions qui, selon la formule célèbre, infirment la règle, la forme juridique de la propriété nest pas quelque chose de neutre, du point de vue de lallocation des ressources et de lefficacité économique. Il sagit dun fait qui ne doit rien aux hommes ni à leurs qualités professionnelles ou humaines, mais qui résulte simplement du contexte institutionnel propre à chaque système de gestion. Cest parce que la structure des " droits de propriété " qui y déterminent les mécanismes de motivation interne et externe, mais aussi de sanction, sont différents, que les résultats, eux aussi, le sont.
Je sais bien que tout cela nest pas encore accepté par tout le monde. Cest ainsi quil ny a pas moins de deux ans, en France, un document officiel du Commissariat au Plan nhésitait pas à affirmer que rien ne démontrait la supériorité économique des modes de gestion privée. Il ny a pas pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Jespère vous avoir convaincus, exemples et preuves empiriques à lappui, quil nen est rien.